Le bien-être peut-il nous éloigner de l’essentiel ?
- Emmanuelle Garda

- 24 mars
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 24 mars

Il y a quelque temps, j’ai lu un livre que je trouve très intéressant : Happycratie, d'Eva Illouz et Edgar Cabanas.
Leur thèse est un peu à contre-courant de l'essor de toutes les pratiques de bien-être : l'injonction au bonheur, loin de nous libérer, pourrait parfois nous éloigner de vraies questions. Nous pousser à nous adapter à des conditions de vie épuisantes, plutôt qu'à les interroger.
Ce que je lisais faisait écho à ce que je vois autour de moi.
Prendre soin de soi... ou apprendre à tenir ?
On ne s'est jamais autant occupé de soi. Méditation, retraites, coaching, yoga, sound healing - le "marché" du mieux-être ne cesse de croître. Et en même temps, l'épuisement est partout. Le burn-out est devenu courant. L'anxiété, une condition presque ordinaire.
Il y a quelque chose de particulier dans cette coexistence. Nous vivons dans une société organisée autour de la performance et de la productivité — où ce qui se mesure a de la valeur, où être toujours disponible est une qualité, où ralentir peut ressembler à un manque d'ambition. Dans ce contexte, la fatigue n'est pas un accident. Elle est une conséquence.
Ce que pointent Illouz et Cabanas, c'est que certaines pratiques de bien-être fonctionnent un peu comme des soupapes : elles permettent d'évacuer la pression sans nécessairement toucher à ce qui la crée. Se ressourcer pour repartir. Gérer son stress - mais pas forcément se demander d'où il vient, ni si on veut continuer à le subir et devoir le gérer indéfiniment.
Ce n'est pas une critique de fond de toutes ces pratiques, dans lesquelles je m'inclue. Mais plutôt une question : est-ce qu'on prend soin de soi, ou est-ce qu'on apprend à tenir toujours plus ?
Vivre ces espaces... autrement
Quand j'ouvre un espace - voyage sonore, cercle de chants, yoga du son - j'aimerais ne pas seulement offrir une parenthèse pour souffler et repartir plus efficacement.
J'aimerais que cet espace puisse permettre de ralentir, vraiment. Pour sentir ce qu'on porte. Pour retrouver un peu de soi - pas la version qui gère et qui produit, mais quelque chose de plus simple et de plus essentiel.
Et parfois, dans ce calme retrouvé, des questions remontent. Pourquoi suis-je si épuisé·e ? Après quoi est-ce que je cours ? Est-ce que ce rythme est vraiment le mien - ou celui que la société attend de moi ?
Ces questions arrivent, quand on leur laisse de la place.
Ralentir pour voir - peut-être
Le son et la voix ont cette particularité : ils touchent quelque chose avant les mots. Quelque chose de corporel, de sensible, qui n'est pas encore une pensée organisée. Et dans cet espace, on arrête un moment de se concentrer sur ce qu'on doit faire, ce qu'on devrait ressentir, ce qu'on est censé être.
Ce qui vient à la place est plus difficile à nommer. Mais c'est souvent plus juste.
Ce n'est pas une promesse de transformation. C'est plutôt l'idée qu'en retrouvant son centre, on retrouve aussi sa capacité à discerner - ce qui nous convient vraiment, ce qu'on accepte par habitude, ce qu'on ne veut peut-être plus. Ce que le système dans lequel nous vivons nous impose.
Une question ouverte
Je ne sais pas exactement où se situe la frontière entre une pratique qui aide à se retrouver et une autre qui aide à oublier. Peut-être qu'elle n'est pas fixe, et qu'elle dépend autant de ce qu'on cherche que de ce qu'on est prêt à regarder. Et de l'intention du praticien.
Ce que j'essaie de faire, à ma manière, c'est de tenir ouverts des espaces où les deux sont possibles - le repos et la lucidité. Où ralentir n'est pas fuir, mais peut-être, parfois, commencer à voir autrement le monde dans lequel on vit.
Pour qui ces espaces existent-ils vraiment ?
S'occuper de soi prend du temps et a un coût. Les retraites, les séances, les pratiques de bien-être en général - tout ça est accessible à celles et ceux qui en ont les moyens. Les autres, parfois plus exposés à la fatigue et à la pression, plus démunis, sont aussi souvent les plus éloignés de ces espaces.
C’est dans ce contexte que j’essaie aujourd’hui d’orienter une partie de ma pratique vers des structures qui accueillent des publics éloignés des propositions purement "bien-être" : CCAS, EPHAD, hôpitaux, soins palliatifs, associations d'aidants, structures pour personnes en situation de précarité. Des endroits où le besoin de ralentir, d'être écouté, de sentir que quelque chose de doux, ressourçant, existe, est essentiel.
Grâce au partenariat de la Maison du Mieux-Être avec la Ligue Contre le Cancer, j'ai pu offrir régulièrement des voyages sonores aux personnes atteintes de cancer ou en rémission, et les retours ont été souvent profondément émouvants.
D'où la nécessité de rendre ces espaces accessibles au plus grand nombre - tout en continuant à veiller à ce qu'ils ne soient pas seulement des refuges, mais aussi des points d’appui pour questionner ce que nous vivons.
Emmanuelle Garda • Aux Murmures de Soi • 06 50 99 65 73




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